En Francaise, from Jean Rochard

«Je suis né dans les prairies, où le vent soufflait libre et il n’y avait rien pour cacher la lumière du soleil. Je suis né là où il n’y avait pas de murs. ”
Geronimo (1829-1909)

En se rapprochant des amateurs d’art en train de regarder un tableau, on s’aperçoit parfois que ce que ces gens regardent véritablement est souvent tout simplement le cadre. Cela pourrait s’appeler : “l’impossibilité du paysage”. Un paysage ne peut être encadré, tout comme un homme libre, tout comme une souffrance.

Le pianiste Todd Harper joue (presque) tous les vendredis au Black Dog, au fil des semaines, il raconte une histoire faite des plus significatifs brics et brocs du monde qui se réjouit (instinctivement) de penser. Il conclut (presque) toujours par “My favourite things”, ritournelle écrite et composée par Richard Rodgers et Oscar Hammerstein le deuxième (toujours étonnant ces familles légèrement dynastiques où le père donne son prénom au fils) en 1959 pour une comédie musicale en deux actes intitulée The sound of music (le titre français s’était quelque peu avancé : La mélodie du bohneur) inspirée par la vie un brin romancée (euphémisme) de la chanteuse autrichienne Maria Augusta Trapp et de sa famille. En 1965, Robert Wise, fort du succès de West Side Story, en fit une adaptation cinématographique avec Julie Andrews. Bien mignonne Julie Andrews, mais d’une certaine manière, il était déjà trop tard, car la chanson phare de l’histoire (aucun des titres du véritable répertoire des Trapp ne figure ni dans le film, ni dans la pièce) “My favourite things” avait déjà été piratée par John Coltrane. Piratée au sens où il l’avait eue à l’abordage en 1961 pour ne pas cesser ensuite de l’ausculter, la caresser, l’interroger, la bousculer, l’exploser aussi. Entre les mains et la pensée active de John Coltrane, “My favourite things” est devenu l’exemplaire élément d’une révélation américaine type, the girl next door confrontée à la turbulence du monde. Le rose qui vire au rouge. Soudain il autorisait la douceur un peu forcée à reconnaître sa douleur jusqu’à la violence (Live in Japan). Pour Coltrane cette chanson était “un terrain qui se renouvèle selon l’impulsion qu’on lui donne“. Au moment où les renouvellements de terrain autant que la nécessité d’impulsion crient leur désir d’être à la hauteur de la vie, les rappels de Todd Harper sont mieux que bienvenus, le paysage sans cadre a ses exigences de précision.

L’entracte n’est pas le moment du vide entre deux corps, mais bien au contraire l’intrusion d’un troisième corps aux fonctions nourrissantes (Erik Satie, Francis Picabia et René Clair l’avaient publiquement déclaré). Nathan Hanson (saxophone), Brian Roessler (contrebasse) et Peter Leggett (batterie), autres habitués du lieu, se retrouvent et s’installent. Moment de fraternité et d’échanges avec d’autres passants pendant que le contrebassiste s’accorde avec la môme Piaf. Nous ne sommes donc pas loin du pays des oiseaux (Birdland). Et puis les trois hommes se mettent à chanter fort, à chanter comme Albert Ayler, pour ne pas oublier d’où nous venons et figurer où nous allons. Une touche à la Carmen (dégaine Bizet/Preminger), comme une sorte d’unisson “pour pays l’univers et pour loi ta volonté ! Et surtout, la chose enivrante : la liberté, la liberté!
L’explosion du cadre est inévitable, elle est célébrée par “Dancing in you head”, composition d’Ornette Coleman magnifiquement désordonnée, présentée après coup comme un vieux marronnier et totalement investie par le trio. Ça guinche sérieux ! La danse n’a pas de limite, elle sort du cadre, c’est sa nature, son paysage : la vie en compagnie des arbres pour oublier les cadres et le cas échéant les pulvériser. Il n’y a aucun dynamisme dans les cadres, les cadres dynamiques, ça n’existe pas, soit ils s’alignent pour fabriquer des armées, soit ils dépriment et se suicident. L’archet introduit et les cymbales frémissent. Gustav Mahler qui croyait à l’enfance est gentiment (et dûment) extorqué un peu comme Roger & Hammerstein. Il n’ y a pas que les cymbales qui frémissent. La musique est forte. Comment faire autrement que frémir pour échapper à toutes les comédies qui nous rapetissent. Moment indispensable. On poussera même jusqu’au Cambodge pour finir par malmener en riant la marche n°1 de “Pomp and Circumstance” du baronnet impérialiste Edward Elgar, symbole annuel de la remise des diplômes. Bande de sales gosses ! Hanson-Roessler-Leggett jouent en profondeur, en épaisseur et sans peur, sans alibi d’époque aussi. Des rires dans la pièce d’à côté et l’herbe pousse. Verte et sans cadre.

Advertisements

Posted In

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s